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Un principe emblématique de la Réforme est sans doute Sola Scriptura (« l’Écriture seule »). Tous les chrétiens sont d’accord pour affirmer que la Bible est le fondement de leur foi. Pourtant, en son nom, les hommes se sont entretués, et aujourd’hui encore il y a des conflits, des préjugés, des hostilités entre chrétiens. Dans le même temps se manifeste un total désintérêt pour la Bible : elle est peu lue, et cela même par beaucoup de chrétiens !


Cela s’explique en partie parce que les textes bibliques nous semblent trop éloignés de notre vie quotidienne et difficiles à comprendre. Nous aimerions ici interroger la Bible elle-même pour découvrir quelle approche de la Parole de Dieu elle propose. Cela nous surprendra sans doute, car elle invite à
l’écouter ! Plus d’une centaine de textes évoquent cette idée, parmi lesquels le fameux Shema Israël dans l’Ancien Testament : « Écoute Israël, le Seigneur est un ». Ou encore, dans le Nouveau Testament : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ».


J’aime particulièrement comment l’évangile de Luc parle de l’écoute attentive de Marie : après l’annonce de l’ange, sa rencontre avec Élisabeth et le témoignage des bergers, le texte dit (et le lecteur me permettra ma propre traduction) que « Marie retenait toutes ces choses dites en les faisant dialoguer dans son cœur ».

L’écoute n’engage pas que nos facultés intellectuelles, elle engage le cœur, elle implique l’être tout entier. Mais il ne s’agit pas non plus d’opposer l’intellect et les émotions, l’écoute inclut les deux. Être à l’écoute de Dieu dans sa Parole est résolument plus qu’un exercice nécessaire, plus que comprendre et savoir expliquer les textes bibliques. C’est avant tout une rencontre avec mon Dieu, qui est aussi le Dieu de l’univers. C’est se tenir en présence du Dieu de la vie, rencontrer mon Père céleste dans le secret ; c’est me taire, faire silence, m’arrêter dans le tourbillon de ma vie quotidienne. C’est aussi répondre à son appel car qui que nous soyons, quoique nous ayons fait, Dieu nous cherche toujours en premier !


Être à l’écoute de la Parole de Dieu, c’est aussi m’écouter moi-même, être attentif à l’épaisseur de mon histoire et, comme Marie, faire le lien entre ma vie, mon histoire et celle des personnages de la Bible à qui Dieu a également parlé. C’est m’identifier à eux, être attentif à ce qui fait écho en moi. Quand je lis comment Jésus guérit un boiteux, purifie un lépreux, fait voir un aveugle et fait entendre un sourd, c’est
plus qu’une simple et belle histoire du passé. Je peux moi- même trouver la guérison de mes propres blocages, avouer et confesser mes péchés. Dans mon incapacité à voir ou à entendre les besoins des gens qui m’entourent, je peux recevoir le pardon et accueillir une nouvelle vie au milieu de ma maladie.


Puis il est indispensable de lire la Bible avec d’autres personnes. En effet, il serait trop facile de rester dans notre zone de confort, de lire seul et de lire seulement ce qui nous arrange. Dès qu’on lit la Bible en groupe, on est confronté à l’altérité, à l’autre dans sa différence. C’est enrichissant, certes, mais cela ouvre également de nouvelles perspectives. Cela peut nous déranger, nous bousculer, et la Parole de Dieu veut aussi que nous nous laissions remettre en question. Si cela est vrai dans un petit groupe, c’est encore valable au niveau des institutions de l’Église. Déjà les Réformateurs ont rejeté la tradition, ou pourrions-nous dire la hiérarchie, comme garante de l’orthodoxie. En affirmant le principe Sola scriptura, ils n’ont pourtant pas attribué à l’Écriture un statut d’autorité formelle, ils n’ont pas confondu l’Écriture et la Parole de Dieu. Cette dernière, comme une parole vive, jaillit à la lecture dans un constant va-et-vient entre l’Écriture et l’interprète, grâce à l’œuvre du Saint Esprit.


Tout lecteur de la Bible devient interprète. Et toute lecture est un processus dans lequel le lecteur-
interprète grandit. L’Église ou le chrétien qui affirmerait détenir la vérité court un grand danger de perdre sa vocation de disciple en marche. À toutes les époques, il y a eu des désaccords sur la compréhension
ou l’interprétation des textes. Mais lorsque nous sommes dans la confrontation et la condamnation d’interprétations divergentes, nous ne faisons finalement rien d’autre qu’élever de nouveaux bûchers. Pour sortir de ce rapport de force stérile, la seule issue pour les Églises et pour notre monde est l’écoute, l’écoute de Dieu dans sa parole et l’écoute de Dieu à travers la parole de l’autre. On peut toujours apprendre quelque chose des autres ! C’est l’acceptation de la différence et de la diversité. Nous avons besoin de continuer la marche, d’être un peu plus curieux, de ne pas nous satisfaire de la compréhension de notre pasteur ou de nos pionniers.


Dans le livre du prophète Esaïe, Dieu clame : « Écoutez, écoutez- moi et vous vivrez ! » Finalement, ma relation avec la Bible est une grande histoire d’amour. Je vous invite à la lire et à la relire, sans vous lasser, sans vous précipiter, sans vouloir tout comprendre ; à vous laisser saisir par Jésus Christ. Lui, parole par excellence qui est devenue chair, est venu dialoguer avec nous.

Doris Vargas-Hordusch